Tutoyer son chef au travail ?


Les femmes le font moins que les hommes, les cadres plus que les employés

TU OU VOUS ? –

Une étude sociologique explore la pratique du tutoiement dans le milieu professionnel. Les différences de sexe, d’âge et de position hiérarchique poussent souvent au vouvoiement du chef, mais pas que !

Tu ou vous ? Faut-il tutoyer ou vouvoyer son interlocuteur ? C’est ce genre de détail qui fait la beauté et la richesse du français, mais aussi sa complexité. Quel pronom utiliser en fonction du contexte ? De notre proximité avec cet interlocuteur ? Peut-on automatiquement tutoyer en retour, lorsque l’autre nous tutoie ? Les linguistes et chercheurs ont trituré la question dans tous les sens, sans pourtant qu’émerge une règle claire…

Dans le dernier numéro de la revue Sociologie du Travail, Alex Alber, sociologue et maître de conférences à l’université de Tours, explore la pratique du tutoiement dans le milieu du travail, où la question est particulièrement sensible. Le vouvoiement sert à en effet, rappelle-t-il, à marquer la distance ou la différence de positions sociales. Le tutoiement est plus ambigu : « Il peut aussi bien être un marqueur de proximité et d’affection que devenir une offense caractérisée s’il est utilisé à contre-emploi ».  Plus globalement, dans le milieu professionnel, une règle tacite court en France : le détenteur d’une autorité peut s’attendre à être vouvoyé au premier abord. C’est à lui qu’il revient de définir dans quel registre il s’inscrit avec ses subordonnés.

Tout le monde se tutoie ?

A la vue des 16.000 réponses de l’enquête, intitulée « Tutoyer son chef, entre rapports sociaux et logiques managériales », il apparaît que le tutoiement est aujourd’hui majoritaire : 63% des sondés déclarent tutoyer leur chef. Dans le détail, la pratique n’est pas la même suivant les secteurs : par exemple, les salariés du public tutoient moins leur chef que ceux du privé (43 % contre 65%).

Au sein du privé, la pratique diffère aussi selon les secteurs : le tutoiement est ainsi quasi-systématique dans les activités spécialisées, scientifiques et techniques ou encore les métiers de l’animation ainsi que les secteurs industriels. « À l’inverse, les activités de services administratifs, le commerce, et surtout les activités immobilières, se signalent par un recours moins fréquent (quoique toujours majoritaire) au tutoiement », indique le document.

Pourquoi les hommes tutoient plus facilement que les femmes

Ces différences peuvent s’expliquer par des cultures organisationnelles spécifiques, mais aussi par la structure hiérarchique et la démographie des différents secteurs. Il apparaît ainsi que hommes et femmes utilisent très inégalement le tutoiement envers leur responsable : une large majorité des hommes le font (70 %), contre seule une femme sur deux (49 %). Pour le chercheur, cet écart s’explique d’abord par des effets de structure : les femmes sont plus rarement à des niveaux hiérarchiques élevés, là où le tutoiement est la règle, du fait du « plafond de verre » qu’elles rencontrent. Elles ont aussi moins de chances d’être encadrées par des collègues de même sexe. Or la proximité de genre joue également. Le tutoiement semble en effet plus facile avec quelqu’un du même sexe : 72 % des hommes tutoient leur chef lorsqu’il s’agit d’un homme mais ils ne sont que 65 % à le faire s’il s’agit d’une femme. Les femmes, elles, sont 60 % à tutoyer leur chef si c’est une femme et seulement 42 % à faire de même avec un homme.

Les catégories professionnelles jouent enfin dans l’utilisation du tutoiement avec un supérieur. Les cadres le pratiquent plus volontiers : 76% dans le privé, contre 68 % des professions intermédiaires et 55 % des employés. Exception notable, les ouvriers se distinguent, en tutoyant significativement (62%) plus leur chef que les employés. « L’usine, l’atelier ou le chantier semblent des lieux plus épargnés par les formalismes langagiers que les bureaux », constate Alex Alber.

Et si c’était une technique de contrôle managériale ?

L’auteur constate enfin que, dans certaines organisations, le tutoiement semble encouragé « pour des raisons qui ne tiennent pas qu’à des questions d’ambiance au travail ». « Le tutoiement au travail s’inscrit dans des stratégies managériales visant à diminuer la ‘verticalité’ hiérarchique des organisations ». Exemple typique : l’esprit « startup », où le tutoiement est de rigueur, le patron vous tape sur l’épaule, il faut être dé-con-tract-té. Ou encore les chaines de restauration rapide où le tutoiement se pratique » à tous les échelons de la hiérarchie ».

Pour autant, le contrôle hiérarchique n’est pas pour autant absent… Il est simplement plus dissimulé, via des objectifs chiffrés, des parts salariales variables ou encore les entretiens individuels. Alex Alber voit donc dans cette pratique du tutoiement « le portrait idéal-typique d’un travailleur du privé soumis aux injonctions paradoxales du néo-management : plus autonome, encouragé à prendre des initiatives, associé aux projets de sa structure, mais dans le même temps évalué de manière quantitative à échéances régulières et motivé par des avantages financiers ». Et « ce salarié ne peut qu’entretenir un rapport ambigu à sa hiérarchie, qui se pare de tous les attributs de la proximité, se laissant d’autant plus la possibilité d’investir un rapport interpersonnel gommant les signes de l’autorité formelle (en adoptant notamment le tutoiement) que cette autorité s’exerce bel et bien en arrière-plan par l’usage d’outils standardisés qui médient le contrôle et l’autorité. »

LCI

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