Face aux violences de son ex à Aurillac, elle témoigne : « Je ne pouvais pas tenir ma tête droite. J’étais une loque »


Par Pierre Chambaud

Face aux violences de son ex à Aurillac, elle témoigne : « Je ne pouvais pas tenir ma tête droite. J’étais une loque »

Laetitia (*) pensait avoir trouvé le prince charmant, à Aurillac, dans le Cantal. Mais ça, c’était avant les insultes, les crachats, puis les coups. Plusieurs mois ont été nécessaires pour sortir de cette relation toxique d’abord, puis pour se reconstruire, ensuite. Elle témoigne, pour « aider les autres ».

Aujourd’hui, Laetitia est rayonnante. Bien malin celui qui pourrait deviner le cauchemar qu’elle a traversé, pendant plus d’un an. C’était pourtant il y a une poignée de mois.

Il y a deux ans, au sortir d’une relation, elle est au creux de la vague quand elle rencontre « le prince charmant. On lui donnerait le bon Dieu sans confession. » Doucement, la relation ronronne, il est attentif, elle se sent belle, heureuse. Ils se voient souvent sans vivre ensemble.

Puis, « il est devenu jaloux. Il m’a supprimé tous mes amis hommes sur les réseaux sociaux, je n’avais plus de relations, j’étais isolé. » Il confisque son portable, et, quand elle l’a, multiplie les messages, appelle quand la réponse est trop longue à venir. Et il s’enquiert, pose des questions : « Je lui racontais toute ma vie, mais je ne savais pas la moitié de la sienne… »

« On lui donnerait le bon Dieu sans confession »

Après la jalousie, l’isolement, viennent les insultes, puis les crachats. Et, au bout de quelques mois, au retour d’une soirée, les premiers coups de poing, les premiers objets lancés dans sa direction, et les menaces de mort. Petit à petit, cela devient régulier, comme une habitude, une musique à deux temps. « Il y avait de bons moments aussi. C’était parfois un ange, parfois le diable. »

Les faits dénoncés en hausse dans le Cantal
Deux noms reviennent : Harvey Weinstein d’un côté, et, plus localement, Céline, tuée par son ex-conjoint devant le collège de La Ponétie en avril. « Il y a une augmentation des faits dénoncés et pas uniquement dans le Cantal, explique Agnès Bouysse, directrice du CIDFF dans le département. Tout ce qui s’est passé, cela libère la parole. On reçoit plus de personnes, elles s’autorisent à parler. »

Le 5 mai dernier, à Aurillac, 600 personnes défilaient en hommage à Céline.
Dans le département, les chiffres sont en augmentation sans qu’il ne soit cependant possible de déterminer qu’il y a une augmentation du nombre de faits, où si ils sont plus facilement dénoncés par les victimes. De même, rien n’indique que le Cantal soit particulièrement touché, « le phénomène touche l’ensemble du territoire », complète Olivier Clémençon, le procureur. Au point que c’est l’un des axes de la politique pénale du parquet ; « Il y a un point d’attention, et on va continuer à le développer, continue le procureur. Les directives données aux enquêteurs, c’est d’être particulièrement vigilant, une célérité plus grande, des actes d’enquête plus exigeants. »
Si l’enquête est gérée par les gendarmes ou les policiers, selon la zone, le CIDFF a un rôle différent. En accueil de jour : « On écoute, on explique à la personne ce que l’on sait de ce fléau, continue Agnès Bouysse. Et on trouve des solutions. » Parmi les problèmes à gérer : un logement pour la victime ou les enfants, un taxi…
Spécificité toute Cantalienne, l’organisation a par contre du mal à mailler l’ensemble du département. Les accueils de jour sont plus disponible à Aurillac et Saint-Flour qu’ailleurs, notamment, car « on a du mal a les matérialiser sur l’ensemble du territoire. » Alors l’organisation forme aussi un large panel de professionnels. La liste est longue, de pôle emploi aux infirmières, en passant par… les maires des communes. « Une personne qui n’est pas formée à cela peut passer à côté d’un début de parole, termine la directrice. C’est ce maillage qui permet à la victime de se dire : “Je suis victime de violences au sein de mon couple, et ce n’est pas normal.” »

Aujourd’hui, Laetitia parle encore de la femme qu’elle était, avant cette relation au passé, « Je ne suis pas guérie, c’est un travail à faire sur moi-même. » Cette fille, elle « avait du caractère », elle n’aurait jamais pensé se laisser entraîner ainsi. Rapidement, au fil de la relation, son état se dégrade pourtant : elle perd plusieurs kilos, maquille maladroitement les coups, commence à boire, à fumer, ne se reconnaît pas : « Je ne pouvais pas tenir ma tête droite, se souvient-elle. J’étais une loque. »

Statistiques. Le marqueur utilisé est celui des violences intrafamiliales, qui englobe les violences conjugales, mais pas uniquement. Le cas de Lætitia, qui ne vivait pas avec son compagnon, n’y entre pas, par exemple. Il intègre, par contre, les violences faites aux enfants, et les violences faites aux hommes par leur femme car si c’est plus rare, cela existe.
En hausse. En 2017, les forces de police et de gendarmerie ont enregistré 255 plaintes sur le sujet. De janvier à mai 2018, 98 plaintes ont été enregistrées. Si le chiffre est en légère baisse en zone gendarmerie, 27 plaintes ont déjà été déposées en zone police… contre 38 sur l’ensemble de l’année dernière.

Isolée de ses amis, sa famille s’inquiète, notamment son papa, « fou furieux ». Même réponse, à chaque fois : « J’avais honte, je leur disais que j’étais amoureuse. Il avait beau me parler, j’étais dans ma bulle. À six mois près, il arrivait à m’isoler de ma famille… »

« Je ne pouvais pas tenir ma tête droite. J’étais une loque. »

Il en a fallu du temps. Au bout de quelques mois, un déclic, grâce à sa famille, qui l’emmène à l’Apaj, l’association d’aide aux victimes d’infractions pénales. Elle s’y rend, en regardant par-dessus son épaule si elle n’est pas suivie. Là, Bérangère Baudart écoute, évoque une « relation d’emprise », écoute à nouveau, encore. Et, petit à petit, le terme chemine et aide finalement Laetita à s’apercevoir que « ce n’est pas de ma faute. Il avait réussi à me faire douter. Pour moi, il allait changer. J’allais le faire changer. Je savais qu’au fond de moi, ce n’était pas normal, mais je pensais pouvoir l’aider. »

« C’était des bleus, et les bleus, ça part. Les violences verbales, elles restent. Les mots, c’était fait exprès pour me dénigrer, pour me tuer, petit à petit. »

Prise dans cette relation tumultueuse, la tête sort de l’eau, replonge parfois comme lorsqu’elle dépose une main courante au commissariat, puis la retire quelques semaines après. Pourquoi?? Emportée par le flot, la victime s’inquiète d’être… le bourreau : « J’avais peur de lui faire du mal »

Enfin, Laetitia s’accroche au rivage. Un événement particulièrement violent arrive finalement, en public : une plainte est déposée, elle ne sera jamais retirée. Elle revient vivre chez ses parents à l’aube de ses trente ans, puis emménage ailleurs. Elle ne replongera plus.

Un témoignage pour « aider les autres »

Depuis, c’est la reconstruction, avec une peur : recroiser physiquement celui qui, malgré la condamnation, n’a pas totalement perdu espoir de la reconquérir.
De ses souvenirs, ce ne sont pas les coups qui ressurgissent en premier. Insultes et crachats reviennent d’abord, malgré les violences physiques qui auraient pu la laisser à terre, sur le sol de son propre appartement. « C’était des bleus, et les bleus, ça part. Les violences verbales, elles restent. Les mots, c’était fait exprès pour me dénigrer, pour me tuer, petit à petit. »

Alors elle témoigne, sous le regard de Bérangère Baudart la psychologue de l’Apaj avec un rendez-vous chez son psychologue habituel calé juste après l’entretien, pour en parler. Un témoignage malgré l’inquiétude, parce qu’« il y a trop de violences conjugales. Je sais que ça ne va pas changer grand-chose. Mais je veux dire à celles qui sont victimes que, quand elles se croient seules, il y a toujours des structures pour les aider. »

Depuis les faits, elle est aussi plus attentive. Elle a envoyé une amie vers l’association, en reconnaissant ses propres symptômes. Celle-ci n’a pas encore donné suite, mais la porte est désormais entrebâillée. Personne mieux que Laetitia peut le savoir : « Il faut du temps. »

 

(*) Le prénom a été modifié. Son ex-petit ami a été condamné définitivement par la justice pour les violences dont elle témoigne. Comme ils n’ont pas vécu ensemble, l’aggravation « par conjoint » n’a pas été retenue.

La Montagne

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