L’alcoolisme expliqué par la psychologie


Par Karl Rettino-Parazelli, ce contenu est réalisé en collaboration avec l’Université Concordia

Roisin O’Connor a commencé à s’intéresser au lien entre la psychologie et la consommation d’alcool alors qu’elle était elle-même étudiante universitaire, au début des années 1990.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Roisin O’Connor a commencé à s’intéresser au lien entre la psychologie et la consommation d’alcool alors qu’elle était elle-même étudiante universitaire, au début des années 1990.

 

Plusieurs études ont démontré que l’alcoolisme peut être lié à des facteurs génétiques, mais ne considérer que cette partie de l’équation serait une erreur, fait valoir la professeure Roisin O’Connor, qui étudie depuis plusieurs années les causes psychologiques des problèmes d’alcool chez les jeunes adultes.

« Même s’il peut exister des prédispositions génétiques, je pense que les problèmes d’alcool peuvent être causés par des comportements qu’on adopte au cours de notre vie, explique celle qui enseigne à Concordia depuis 2009. Pour certains, c’est plus simple et moins inquiétant de penser que c’est physiologique, que c’est un problème lié au cerveau. Mais c’est plus compliqué que cela, et je pense qu’on ne verra pas de changements importants tant qu’on ne l’admettra pas. »

Reconnaître les facteurs psychologiques pouvant entraîner des problèmes d’alcool, c’est aussi donner de l’espoir à ceux qui pourraient croire qu’il n’existe pas de solution pour eux, ajoute-t-elle. « On peut dire aux gens que leur avenir n’est pas scellé parce qu’ils ont des antécédents familiaux d’alcoolisme. Il y a plusieurs choses qui peuvent être faites. »

Raisons différentes

Roisin O’Connor a commencé à s’intéresser au lien entre la psychologie et la consommation d’alcool alors qu’elle était elle-même étudiante universitaire, au début des années 1990. « C’est là que j’ai remarqué pour la première fois que différentes personnes suivent différentes trajectoires et que certaines font des choix risqués. J’ai constaté à quel point de jeunes gens brillants peuvent développer des problèmes d’alcool et changer soudainement. »

« Ce qui me frappe, c’est que les gens vont dire que c’est normal de boire beaucoup quand on est étudiant et que ça finit par passer. Mais il suffit d’un épisode malheureux pour changer la vie de quelqu’un », fait-elle remarquer.

Avec les années, elle a tenté de mieux comprendre ce qu’elle a elle-même observé comme étudiante en s’attardant à la personnalité et aux motivations des buveurs. Elle distingue aujourd’hui quatre principales raisons de consommer de l’alcool chez les jeunes adultes : se conformer à un groupe, suivre une norme sociale, rechercher une stimulation ou tenter de mieux faire face à une situation.

« Ceux qui boivent par conformité ou pour des raisons sociales peuvent développer des problèmes, mais la transition vers la vie adulte est généralement plus facile, alors que ceux qui boivent pour les deux autres raisons sont généralement plus à risque, explique la professeure. C’est particulièrement problématique pour ceux qui boivent pour faire face aux situations qu’ils vivent, parce qu’ils n’arrivent pas à faire une croix sur les habitudes de consommation qu’ils ont développées pendant leurs années universitaires. »

Buveurs anxieux

Dans le cadre de ses recherches, la professeure a par exemple constaté que les personnes anxieuses sont plus susceptibles de développer des problèmes à long terme parce qu’elles se servent en quelque sorte de l’alcool comme béquille pour oublier un événement négatif ou se donner le courage d’affronter une soirée où elles ne sentent pas à l’aise.

Pour y voir plus clair, la professeure a récemment mené une étude basée sur un sondage assez particulier. Pendant 21 jours consécutifs, des étudiants universitaires se décrivant comme anxieux à différents degrés ont répondu à des questions qu’ils recevaient par message texte avant, pendant et après une soirée impliquant la consommation d’alcool. Les résultats ont démontré que le niveau d’anxiété d’un buveur a une influence sur son comportement.

« Ceux qui sont les plus anxieux vont avoir des regrets le lendemain d’une soirée arrosée. Et lorsque arrive une autre occasion de boire, ils ne le feront pas. Mais ceux qui sont modérément anxieux vont boire la fois suivante, comme s’ils voulaient s’automédicamenter. Comme s’ils ne pouvaient pas lâcher prise », résume Mme O’Connor.

La chercheuse ne sait pas encore exactement ce qui explique ce comportement, mais selon elle, cette constatation démontre à tout le moins qu’on ne peut pas traiter la dépendance à l’alcool comme un problème uniquement physiologique ou uniforme.

Elle espère que ses recherches permettront à terme d’élargir l’éventail de solutions offertes. « Si on applique toujours le même traitement à tout le monde, il est fort possible qu’on rate la cible », note-t-elle.

Davantage de sensibilisation

Entre-temps, elle souhaite également que les autorités publiques redoublent d’efforts pour informer les jeunes adultes au sujet de la consommation d’alcool jugée raisonnable. Éduc’alcool revient fréquemment à la charge avec des campagnes de sensibilisation pour rappeler les recommandations québécoises (2 verres par jour et un maximum de 10 par semaine pour les femmes, 3 par jour et un maximum de 15 par semaine pour les hommes), mais le message ne se rend visiblement pas à toutes les oreilles.

« Je vois des jeunes dans mon laboratoire qui pensent que le nombre de consommations recommandé est bien plus élevé que ce qu’il est en réalité. Et ce sont des gens qui ont choisi d’être dans un laboratoire, affirme Mme O’Connor. Je pense qu’il faut clarifier ce qui est socialement acceptable. »

Le Devoir

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